Accueil du site / Pedro Poveda / Textes choisis / La douceur peut gagner le monde

Il n’est pas facile de devenir doux : saint François de Sales lui-même disait qu’il avait approfondi trois années de suite la pratique de la douceur à l’école du Seigneur, et n’était toujours pas satisfait. S’il reconnaît lui-même n’y être pas arrivé, que dirons-nous, nous, dont le cœur se laisse aller à la colère ? Ce saint, quand on lui reprochait d’accueillir les pécheurs avec douceur, répondait : « S’il y avait quelque chose de meilleur que la douceur, Jésus-Christ ne nous l’aurait-il pas appris ? » Et il donnait cet argument : « Peut-on me reprocher de donner de mes larmes, de mon sang et de mon cœur pour ceux pour qui le Christ a donné son sang ? N’est-ce pas bien peu de chose que je donne mes larmes, ma pénitence et mon amour ? » (…)

Gerson disait : « Les hommes de Dieu ont toujours eu recours à la douceur et à la bonté comme les moyens les plus efficaces pour gagner les cœurs et les ouvrir à Dieu ». Moi, je veux me servir des mêmes moyens pour arriver au même but. (…)

Par la douceur on éduque, par la douceur on enseigne. C’est par la douceur qu’on obtient de l’autre qu’il change de comportement. Grâce à la douceur, on peut corriger bien des erreurs. Elle est nécessaire pour exercer l’autorité, et avec elle, on fait tout ce qui est bon. Si nous lui préférons la colère, l’injustice, la brutalité, l’insolence, les paroles dures, les sous-entendus, ce n’est pas parce que nous pensons que c’est bénéfique pour l’autre. C’est parce que nous satisfaisons ainsi notre passion, notre amour-propre, notre orgueil ; c’est parce que cela nous est plus commode, plus facile, que c’est plus à notre goût. Si nous renonçons à la douceur sous prétexte de conserver notre autorité, de maintenir la discipline, ou pour que l’autre se corrige, nous nous aveuglons nous-mêmes, nous ne suivons pas l’exemple du Christ, nous n’accomplissons pas sa loi qui est une loi d’amour, nous ne suivons pas l’exemple de Marie, ni celui des saints.

Cela a toujours été vrai, mais l’est encore plus aujourd’hui : nous n’avons que la douceur pour exercer une influence sur les autres, pour les ouvrir au Christ, pour changer le cœur de ceux qui se révoltent, et éduquer dans la foi. Tout le reste ne provoque qu’agitation, indignation, colère, ou bien moqueries, sarcasmes et mépris.

Ne vous y trompez donc pas : l’humilité, la douceur, l’amabilité peuvent gagner le monde.

Vous allez m’objecter que c’est très difficile, qu’il en coûte beaucoup d’arriver à être doux, que la douceur, l’humilité, l’amabilité supposent une complète maîtrise de soi, une vigilance continue et un renoncement constant, et je vous dirai que oui, mais que rien n’est impossible avec la grâce de Dieu et avec notre collaboration. (…)

Il n’y a pas de meilleure façon de faire ; s’il y en avait une, le Christ nous l’aurait enseignée. Chaque fois que j’entends dire que la dureté, l’arrogance, la sévérité sont les meilleures façons d’agir, je me dis en moi-même : non seulement c’est inhumain, mais c’est contraire à l’exemple du Christ. Cela peut-il donner un résultat ? Humainement sans doute, mais dans l’ordre du salut, ce n’est d‘aucune efficacité. Et chaque fois que j’entends parler de vainqueurs et de vaincus, en quelque domaine que ce soit, me revient la phrase de saint Augustin : « Voici le spectacle des chrétiens : notre Roi a triomphé du mal par la douceur. L’un déployait sa rage et l’autre la supportait, celui qui déployait sa rage a été vaincu et celui qui la supportait a obtenu la victoire ». C’est avec cette douceur-là que l’Église peut être influente. (…)

Tout en ne transigeant pas avec le mal, et en le désapprouvant, nous ne pouvons accepter que la colère, l’impatience, la brusquerie constituent des remèdes contre le mal. Le Christ a enduré avec patience le mal qu’on lui a fait subir et bien qu’il ait eu les moyens de châtier ses adversaires, il n’y a pas eu recours. Il est sûr que parfois, on se moquera de vous. Mais ne s’est-on pas moqué de Jésus ? Et si les rires qui répondent à votre douceur se changent finalement en repentir et en retournement du cœur, pensez-vous y avoir perdu quelque chose ? Ne se moquera-t-on pas davantage encore de vous si l’on vous voit emportés, impatients et abattus ? Peut-être refusera-t-on de vous croire parce que vous parlez avec douceur et humilité ? Mais la force de la conviction tiendrait-elle au ton employé ? Voyez avec quelle douceur Jésus s’exprimait. Il disait la vérité et lui non plus on ne l’a pas cru. (…)

Gardez pour vous les difficultés et soyez bons, accueillants pour les autres. Faites tout cela pour Dieu et pour sa gloire. Il est évidemment inutile de vous rappeler que la limite à ne pas franchir dans la mise en œuvre de la douceur, c’est le péché. (Méditation, 14-04-1935)